La F.E.P. : transmettre une histoire, poursuivre un mouvement

Jean-Marie Fossey

À l’approche du prochain congrès de la Fondation Européenne pour la Psychanalyse, qui se tiendra à Rome et au cours duquel sera renouvelé son Bureau, cette échéance invite à mesurer le chemin parcouru, à rappeler les principes qui fondent son engagement et à ouvrir la réflexion sur les orientations à venir.

Pour celles et ceux qui suivent ses travaux sans nécessairement en être membres, c’est aussi l’occasion de rappeler ce qui fonde la singularité de la FEP: Un espace de rencontre et de transmission entre psychanalystes d’horizons divers, engagé à maintenir vivante et à porter la psychanalyse.

Déclarée en France pour la première fois comme association le 25 mars 1992, la Fondation s’est constituée autour d’un principe qui demeure essentiel : faire de la pluralité non pas une simple coexistence de courants, mais une condition de travail et de débat. Ses fondateurs ont voulu permettre la confrontation des orientations sans chercher à les uniformiser, ni à les soumettre à une doctrine commune.

Cette orientation concerne directement la formation du psychanalyste. Dès son origine, la F.E.P. a défendu l’idée que celle-ci ne saurait être réduite à un cursus universitaire, médical ou réglementaire. Elle repose sur l’expérience analytique, les contrôles, mais aussi sur un travail continu d’élaboration, de confrontation clinique et d’échanges entre praticiens.

Au cours des dernières années, colloques, journées d’étude, séminaires et groupes de travail ont été organisés dans de nombreuses villes européennes : Trieste, Bruxelles, Barcelone, Mazara del Vallo, Montpellier, Marseille, Paris ou Madrid, mais aussi au-delà de l’Europe. Des colloques ont notamment eu lieu au Liban. En Amérique latine, des membres de la F.E.P. établis au Brésil, en Argentine, en Uruguay etc. ont également porté des séminaires, rencontres et temps de travail. Ces initiatives témoignent d’un engagement international concret, fondé sur l’implication des membres et la circulation des travaux entre différents pays et institutions.

Ces rencontres ont mis au travail plusieurs questions majeures : la transmission, la formation de l’analyste, le lien social, le désir de l’analyste, la place de l’inconscient, mais aussi les transformations de la psychiatrie et, plus largement, la remise en cause croissante des pratiques de soins qui accordent une place centrale au sujet, à sa parole, à son histoire et à la singularité de son expérience. Avec une volonté, celle de soutenir une clinique qui ne réduise pas la souffrance psychique à des catégories, des mesures ou des procédures.

Le développement de la visioconférence a considérablement élargi les possibilités de travail et de collaboration. Sans se substituer à la rencontre, elle a renforcé les échanges entre collègues géographiquement éloignés et la dimension internationale de la Fondation. Les liens noués avec d’autres associations, notamment dans le cadre de Convergencia, mouvement lacanien international pour la psychanalyse freudienne, dont la FEP est membre, participent de cette même orienta-tion : sortir de l’entre-soi, favoriser la circulation des travaux et créer des espaces où les différences puissent se confronter et produire un travail commun.

La transmission aux nouvelles générations constitue également un enjeu majeur. La création du statut de membre associé, la mise en place du Collège FEP d’études et de recherches pour la psychanalyse répondent à cette préoccupation. Conçu comme un espace de réflexion et de proposition, le Collège a vocation à nourrir de nouveaux projets : colloques, groupes de recherche, publications ou formes d’enseignement.Cette transmission tient aussi à la présence, au sein de la FEP, de plusieurs générations de psychanalystes : des analystes qui furent compagnons de route de Lacan comme, Claude Dumézil, Charles Melman, Gérard Pommier, Moustapha Safouan et quelques autres, celles et ceux qui se sont formés dans le sillage de son enseignement, ainsi que des psychanalystes dont les travaux occupent aujourd’hui une place reconnue dans le champ analytique.
Cette diversité de parcours et d’élaborations constitue une richesse essentielle pour la Fondation et lui donne une assise théorique et clinique solide.L’enjeu est que ces générations ne se succèdent pas simplement, mais qu’elles puissent travailler ensemble, transmettre leurs expériences, confronter leurs élaborations et faire place à celles et ceux qui arrivent.

Cette politique de transmission s’appuie également sur nos outils de diffusion. La Newsletter de la FEP, adressée à plusieurs milliers de lecteurs, constitue un espace important de circulation des travaux et des initiatives. La poursuite de la refonte du site internet, le développement de contenus audiovisuels à travers la série « Paroles de psychanalystes », la présence sur les réseaux professionnels, le projet en cours de revue Polyphonies participent d’une même ambition : rendre plus accessibles les élaborations issues du travail analytique et élargir leur circulation au-delà des seuls cercles institutionnels.

La FEP affirme également sa volonté de s’ouvrir sur la cité, en créant des espaces de rencontre et de dialogue entre la psychanalyse, l’art et la culture.
En témoigne la rencontre récente autour du film de François Lagarde et Christine Baudillon, Proëme de Gérard Pommier, consacré à son parcours et à son œuvre, qui a rappelé que la transmission d’une pensée ne passe pas uniquement par les textes ou l’enseignement : elle se transmet aussi par une voix, une œuvre, une rencontre, le cinéma, la littérature ou la poésie.
Cet événement souligne combien il importe que la F.E.P. continue à prendre place dans la cité, en ouvrant des espaces de dialogue et de débat avec les questions qui traversent notre temps. Une ouverture qui prolonge l’exigence propre à la Fondation en mettant la psychanalyse à l’épreuve des transformations contemporaines du lien social, du soin, des savoirs et des représentations du sujet. 

Mais l’activité de la Fondation ne se limite pas à ses propres manifestations. La FEP soutient également les initiatives qui œuvrent au maintien d’une clinique attentive au sujet, dans un contexte où, de l’université à la psychiatrie, la psychanalyse se trouve de plus en plus marginalisée, voire exclue de certains lieux de formation et de soins.
Ainsi nous tenons à mettre en lumière le travail considérable mené par Patrick Landman, dont la rigueur et l’ampleur ont donné naissance à un Livre blanc consacré au soin psychique des enfants et des adolescents.

Ou encore les réflexions portées par le collectif La parole, l’institution, le politique, qui a organisé une journée de grande qualité consacrée au statut contemporain de la parole et de la vérité.
Au-delà de la seule psychanalyse, ces démarches interrogent la place que les institutions contemporaines peuvent encore accorder à la parole, à l’histoire et à la singularité de chaque sujet.

C’est dans le prolongement de cette réflexion que s’inscrit le prochain congrès de Rome, consacré au thème : « Le corps comme lieu d’écriture, dernier bastion du désir inconscient ». Il s’agira d’y interroger le corps non seulement comme réalité biologique susceptible d’être observée et objectivée, mais aussi comme lieu d’inscription d’une histoire singulière, marqué par le langage, les rencontres et le désir.
L’enjeu n’est pas d’opposer cette conception du corps à la science, mais de maintenir ouverte la distinction entre ce que nous pouvons objectiver du corps et ce qu’un événement corporel vient signifier pour un sujet.

Ce congrès marquera également une étape importante dans la vie de la Fondation avec le renouvellement de son Bureau. Pour la FEP, cette échéance ne peut se réduire à une succession de responsabilités. Une institution se transmet elle aussi. La transmettre ne signifie ni la conserver à l’identique ni rompre avec son histoire, mais préserver ce qui fait son orientation tout en permettant à de nouvelles générations, de nouvelles questions et de nouvelles formes de travail d’y trouver leur place.

À l’heure où les pratiques du soin, les institutions et les modes de production et de transmission du savoir connaissent de profondes transformations, il m’importe, en tant que président actuel de la Fondation Européenne pour la Psychanalyse, de réaffirmer une exigence qui traverse son histoire, maintenir au sein de la FEP des lieux où la parole puisse circuler, où les savoirs puissent se confronter, où les différences puissent être travaillées plutôt que réduites, et où la singularité du sujet demeure une question centrale.

La FEP doit rester fidèle à son histoire tout en poursuivant son ouverture à la pluralité des orientations, aux échanges internationaux et aux questions que le monde contemporain pose à la psychanalyse.

À la veille d’une nouvelle étape de son histoire institutionnelle, il s’agit moins de préserver un héritage à l’identique que d’en soutenir la transmission vivante : faire de la Fondation un lieu où ce qui a été transmis puisse être repris, interrogé et réinventé ; un lieu de rencontre, d’élaboration et de contradiction, capable de soutenir la présence de la psychanalyse dans les champs clinique, intellectuel, social et culturel de notre temps.