ON MALTRAITE UN ENFANT

Stéphane Forrier

Entendre l’enfant chez l’adulte, faire crédit à l’enfant d’être sujet de la parole et du langage, pouvoir prêter attention à la vie psychique et pulsionnelle de l’enfant sont des apports incontestables de la psychanalyse. Les milliers d’enfants et de parents que j’ai moi-même pu recevoir pendant mon exercice bien rempli de pédopsychiatre étaient pour moi les meilleurs formateurs et les meilleurs défenseurs de la clinique du sujet. Cette clinique est celle de ce droit essentiel à l’humain : le droit à la reconnaissance comme sujet. Les enfants sont la seule et la vraie Haute Autorité en la matière.

Cette clinique est pourtant devenue le parent pauvre de la médecine depuis que la Science en efface progressivement la fonction sacrée. La médecine, qui revêtait la mission d’assistance aux malades dans le respect de la vie et de la dignité des personnes, devient de plus en plus un vaste et juteux marché, celui de la santé et du bien-être. Les injonctions de jouissances automatisées font du patient un consommateur anonymisé, cible obligée de l’utilisation commerciale des promesses de la technologie. C’est pourtant cette clinique du sujet qui a animé, et anime encore là où elle reste tolérée, tant de vocations, tant d’institutions, tant d’innovations et surtout qui anime l’immense et patient travail d’une véritable relégitimation du sujet et de la singularité de son désir. Cette clinique apprend à repérer et soutenir la lutte de chaque sujet pour se reconnaître et se faire reconnaître comme sujet de la parole, grâce au dialogue avec de l’Autre.

 

Mon professeur de psychiatrie, le Pr. Roger Wartel, qui avait été secrétaire de l’École de la Cause Freudienne, et grâce à qui j’avais entendu pour la première fois parler de Lacan et de Saussure, s’était écrié un jour après une présentation de malade : « Notre clinique doit être la clinique de l’amour ! »

 

Soutenir une telle clinique est un long et respectueux travail qui exige une grande disponibilité et surtout une grande confiance dans les pouvoirs de l’écoute. L’écoute est un art et non une technique. L’art de l’artisan est un savoir-faire qui ne s’acquiert pas par une simple formation ou par l’exécution de protocoles. Il faut y mettre du sien et se laisser surprendre, quitter toutes ses illusions, se déplacer par rapport à soi, constamment apprendre. Se laisser enseigner par la réalité, la seule réalité humaine qui compte : celle du désir inconscient, de tout ce qui fait articulation de la différence pour qu’un monde s’humanise. Alors, clinique de l’amour ?

 

Comme tout art, il s’agit avec cette clinique de faire acte de création, création de quelque chose à chaque fois unique, qui ouvre le chemin vers l’altérité pour s’y perdre et s’y retrouver, suivant une dialectique renouvelée entre le proche et le lointain, le familier et l’étranger, l’aliénation et la séparation. Tous les mouvements affectifs qui participent du soin et de l’écoute, tous les transferts dits positifs ou négatifs, ont affaire avec l’urgence qui s’y joue, celle de refaire institution, c’est-à-dire de créer des ponts vivants au-dessus de ce qui sépare et divise.

 

Le Petit Prince devrait être relu par les extrémistes de l’efficacité et des résultats « objectifs », par ceux dont le cœur est enfermé dans un porte-monnaie, par tous ceux qui ne veulent pas perdre de temps avec le travail de parole et avec les cadres institutionnels.

 

« Qu’est-ce que ça signifie « apprivoiser » ? […]

   C’est une chose trop oubliée, dit le renard. Ça signifie « créer des liens… » […] Je ne suis pour toi qu’un renard semblable à cent mille renards. Mais si tu m’apprivoises, nous aurons besoin l’un de l’autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde…

[…] si tu m’apprivoises, ma vie sera comme ensoleillée. Je connaîtrai un bruit de pas qui sera différent de tous les autres. Les autres pas me font entrer sous terre. Le tien m’appellera hors du terrier, comme une musique. Et puis regarde ! tu vois, là-bas, les champs de blé ? Je ne mange pas de pain. Le blé pour moi est inutile. Les champs de blé ne me rappellent rien. Et ça, c’est triste ! Mais tu as des cheveux couleur d’or. Alors ce sera merveilleux quand tu m’auras apprivoisé ! le blé, qui est doré, me fera souvenir de toi. Et j’aimerai le bruit du vent dans le blé…  […] On ne connaît que les choses que l’on apprivoise, dit le renard. Les hommes n’ont plus le temps de rien connaître. Ils achètent des choses toutes faites chez les marchands. Mais comme il n’existe point de marchands d’amis, les hommes n’ont plus d’amis. Si tu veux un ami, apprivoise-moi ! 

   Que faut-il faire ? dit le petit prince.

   Il faut être très patient, répondit le renard.  Tu t’assoiras d’abord un peu loin de moi, comme ça, dans l’herbe. Je te regarderai du coin de l’œil et tu ne diras rien. Le langage est source de malentendus. Mais chaque jour, tu pourras t’asseoir un peu plus près… »

 

Le lendemain revint le petit prince.

« Il eût mieux valu revenir à la même heure, dit le renard. Si tu viens, par exemple, à quatre heures de l’après-midi, dès trois heures je commencerai d’être heureux. Plus l’heure avancera, plus je me sentirai heureux. A quatre heures, déjà, je m’agiterai et m’inquiéterai : je découvrirai le prix du bonheur ! Mais si tu viens n’importe quand, je ne saurai jamais à quelle heure m’habiller le cœur… Il faut des rites.

   Qu’est-ce qu’un rite ? dit le petit prince.

   C’est aussi quelque chose de trop oublié, dit le renard. C’est ce qui fait qu’un jour est différent des autres jours, une heure des autres heures. […] »

 

« Adieu dit le renard. Voici mon secret. Il est très simple : on ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux » (Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince, Gallimard).