Édito avril 2019

Par Graziella Baravalle

(Réponse à l’éditorial de Roland Chemama du mois de janvier 2019 intitulé -> Où en sommes-nous concernant la politique?)

 

Je suppose que le « nous » fait référence aux psychanalystes membres de la FEP et à l’échange de nombreux emails – parfois très vifs – entre eux, surtout suscités en France par l’existence du mouvement des « gilets jaunes ». Roland Chemama termine son texte en suggérant d’ouvrir une tribune (je crois que dans le bulletin d’information, il ne dit pas comment) afin de traiter ces thèmes. À part quelques détails de terminologie, je suis d’accord concernant les idées que Roland Chemama développe dans ce texte en ce qui concerne les causes du malaise actuel : la crise du capitalisme, « l’austéricide » (la politique d’austérité, quelquefois jusqu’à la mort, que dénonce la gauche aujourd’hui) qui fait payer les travailleurs, aussi bien avec la plus- value relative que l’absolue, l’utilisation de la science au service du capital et surtout la perte des idéaux collectifs concernant une société réellement humaine. La perte des idéaux est produite par la dérive des révolutions appelées communistes qui ont fini par constituer des régimes totalitaires et infernaux de capitalisme d’état, manquant totalement de démocratie, même pas formelle, sous prétexte de « la dictature du prolétariat » qui évidemment a donné une dictature sur le prolétariat et le peuple en général. Tous ces éléments, inclus dans cette période de mondialisation, ont produit outre l’insupportable souffrance de la plupart des citoyens, des réactions nationalistes et populistes qui ont augmenté la crise des partis de gauche. Certains ou une partie de leurs membres sont devenus antieuropéens.

 

Je suppose que ces ambigüités sont inquiétantes en ce qui concerne l’appui de la FEP aux « gilets jaunes », surtout quand en France le parti de Marine Le Pen a tellement d’influence dans ces mouvements transversaux, tout comme la droite populiste de Salvini en Italie et comme je l’ai expliqué à Toulouse, le mouvement de la bourgeoisie indépendantiste en Catalogne.

 

De mon point de vue personnel et répondant à l’appel de Roland Chemama pour ouvrir une tribune afin de parler au nom de chacun, (raison pour laquelle je ne parle pas à la première personne du pluriel), il est important de soutenir les mouvements des travailleurs en lutte contre l’oppression et voulant améliorer leur qualité de vie. Mais une moitié de ma vie de militance dans la gauche « révolutionnaire » en Amérique Latine, ainsi que tout ce qui est arrivé en Europe dernièrement avec les nationalismes comme réponse à la mondialisation, et le fait de m’être consacrée à la psychanalyse (après la défaite d’Allende et du socialisme au Chili sur lequel j’avais misé, ainsi que les erreurs commises par la gauche en Argentine), me font pencher pour le besoin de produire des idées, de réfléchir sur les évènements avec des outils que nous donne notre science et de ne pas nous laisser guider par des consignes schématiques, ni de nous différencier par des couleurs, maintenant que notre couleur rouge est si contaminée et par conséquent bien souvent abandonnée. Des réflexions et pas des consignes qui sont fausses à la longue, tout comme les promesses des dirigeants qui ont promus le Brexit ou les partisans de Grillo en Italie, qui avec leurs promesses trompeuses mènent au pire. J’ai exprimé mon opinion sur la participation des Associations Psychanalytiques en politique directe dans le travail que j’ai présenté durant la journée sur le populisme organisée par Monique Lauret. Sans doute les textes de cette journée sont-ils téléchargés sur la page web de la FEP, mais s’ils ne le sont pas, je peux envoyer mon exposé à qui le désire. Je ferai mention des idées dont j’ai parlé alors.

 

La présentation du colloque décrivait parfaitement les caractéristiques de ces mouvements psychiques de masse et proposait que nous « élaborions de nouvelles réponses ». C’est à cette occasion que j’avais émis le besoin de poser de nouvelles questions.

 

La brutalité des crises est la conséquence nécessaire d’un système qui ne fonctionne que sur l’intérêt du gain et pas à cause des besoins et des désirs des êtres humains et ont comme conséquence la souffrance, les guerres, l’inégalité et la corruption et croire que les crises du capitalisme sont la « faute » de « Bruxelles » ou de « l’Europe des marchands » déplace la question. Cela nous empêche de voir que le système actuel de mondialisation du capital est le nœud du problème et risque de nous amener à des positions antieuropéennes comme celles du parti de Mélenchon, qui à mon avis (avec le peu que je sais de la France) aurait pu gagner les élections en proposant plutôt l’union des travailleurs pour l’amélioration de la démocratie en Europe. D’autre part (et ce thème est à discuter, peut-être à une autre occasion) nous autres en tant que psychanalystes nous n’appartenons pas à la classe ouvrière productrice de plus-value, mais nous participons de la distribution de celle-ci parce que nous sommes maîtres de nos moyens de production, de notre consultation, de nos diplômes et de notre instrument : la parole. Si par décision intellectuelle et spirituelle nous nous mettons du côté de ceux qui aspirent à une société meilleure, il est de notre responsabilité de ne pas diffuser des ambigüités. Être clairs sur ces matières. Freud nous a donné l’exemple en écrivant sur Le malaise dans la civilisation et Pourquoi de la guerre.

 

En tant que parlêtres, nous commençons notre existence avec le fantasme originaire « On bat un enfant » Serons-nous pour cela toujours divisés entre ceux qui jouissent du pouvoir et ceux qui jouissent de la soumission ? Un des grands thèmes qui se pose au psychanalyste est comment s’agence la relation entre l’individu et la relation entre l’individuel et le collectif. Le problème de la violence dans les changements. Le problème des masses et des leaders. La possibilité du pacifisme. Le fantasme « On bat un enfant », produit le fantasme de séduction et celui du parricide, source d’une constante culpabilité. Il existe tout un espace de réflexion à développer et Freud nous en a montré le chemin.

 

Comme psychanalystes, la « direction de la cure » est notre activité principale. Cependant notre influence dans la société est grande, à cause de nos interventions dans différentes institutions civiles. Nous connaissons bien l’interrelation qui existe entre le refoulement proprement dite (le refoulement individuel) et la répression sociale qui se forgent dialectiquement. Nous devons étudier « l’air du temps » et les événements sociaux pour pouvoir écouter nos analysants. Constituent également un terrain pour notre intervention au nom des associations, les activités politiques et sociales qui ont un rapport avec notre pratique, comme parmi d’autres, la lutte contre le DSM et ses évaluations déshumanisées, la lutte contre la résistance actuelle à la psychanalyse et la défense de notre pratique qui dérange tellement l’establishment, l’opposition à la médicalisation de l’enfance et à considérer la souffrance humaine comme une maladie qui se soigne avec des comprimés ou des électrodes, à faire face aux changements de la constitution des familles et de la sexualité des sujets etc. Quant à la politique directe, je suis en désaccord avec le fait que les institutions psychanalytiques prennent une position collective, comme l’a fait par exemple ladite « gauche lacanienne », qui par ailleurs a sa propre conception de ce qu’est « la gauche » et en Argentine, par exemple, ses intégrants ont appuyé aveuglément le péronisme, mouvement qui a décapité par le chantage et la torture les partis et les syndicats anarchistes et socialistes qui avaient émigré d’Europe. Ils ont fermé les yeux face à cette histoire pour mieux s’en arranger avec leurs illusions du « signifiant vide ».

 

Ma position est que chaque psychanalyste est également un citoyen indépendamment de la profession qu’il exerce. Et il peut selon son critère participer à un parti politique ou à un forum de discussion et d’investigation. En ce qui me concerne, par exemple, je soutiens le mouvement DIEM qui plaide en faveur d’un approfondissement de la démocratie en Europe et je suis membre du forum Fédéralistes de Gauche de l’atteinte espagnole, mais connecté au niveau européen avec le groupe « Pour une Europe fédérale ». Du point de vue des « grands récits » auxquels Roland Chemama fait référence, une Europe démocratique où règne l’état de bien-être de la population est un réel défi, nous devons bien réfléchir dans ce sens.

 

Comme analyste, et sur la base à nos théories, nous pouvons nous demander s’il s’agit d’une utopie qui a mal fini de penser à la « société de producteurs librement associés » rêvée par Karl Marx, si nous tenons compte du résultat des révolutions appelées communistes. Est-ce qu’il vaut mieux être « radicalement social- démocrate » comme disait Albert Camus ? Comment serait-il possible de soutenir clairement des positions pacifistes et d’éviter des guerres qui ne servent que les exploiteurs ? Freud considérait les guerres comme inévitables tant qu’il y aura des êtres humains qui exploiteront et maltraiteront leurs semblables.

Comment participer avec notre science, si particulière, dans cette création des idées pour la société où nous vivons ?

 

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