Édito de février 2020 par Gérard Pommier

Pour Dolto 

Quelle est la situation de la psychanalyse telle qu’elle s’est installée durant ce mois de janvier? Nous avons assisté à une attaque très virulente contre Françoise Dolto lancée d’abord par le Canard Enchaîné, à partir d’un fragment de texte retiré de son contexte. Cette attaque a été relayée par plusieurs médias et il convient de lui répondre, d’abord en fournissant les documents qui situent ce qu’a dit Françoise Dolto dans leur époque. Pour ma part, j’approuve totalement sa position. Et cela d’autant plus qu’elle a été précédée d’une innovation très importante : le désir incestueux est d’abord le mouvement spontané de tous les enfants, alors même qu’ils ne savent encore rien du rapport sexuel. C’est un désir de se donner sans même savoir ce que cela signifie. C’est un piège de l’amour des enfants pour leurs parents, qui est en quelque sorte universel. Ce qui est condamnable n’est pas dans ce désir lui-même, mais dans l’abus que peuvent en tirer certains parents et ceux qui sont devenus des pédophiles. Dolto est très claire à ce sujet.

La fille de Françoise Dolto, Catherine Dolto, a réuni tous les documents nécessaires pour mieux situer ce qu’il s’est passé dans le contexte de l’époque, où sa position a été très courageuse. Vous pourrez trouver ces documents sur le site : http://www.dolto.fr/archives/siteWeb/

En considérant la gravité de ces attaques et de manière exceptionnelle, nous publions dans cette newsletter la lettre réponse de Catherine Dolto au Canard Enchainé.

Décidément nous n’avons aucun répit, après les attaques de Sophie Robert dans Le Nouvel Observateur, puis dans Le Figaro. Cela s’est produit au moment de notre Congrès de Palerme. En ce mois d’octobre, trois membres de la Fondation, Gorana Bulat-Manenti, Jeannette Daccache et moi-même, nous avons obtenu parmi les premiers un droit de réponse qui a eu un effet positif. A plus long terme, nous pensons que la meilleure réponse est d’organiser un nouveau colloque sur l’œuvre de Françoise Dolto, comme nous l’avions fait l’an dernier. Dans ces situations de plus en plus difficiles, la Fondation poursuit son travail en organisant des événements, le plus près possible des « psychanalystes de terrain ». Ce sont eux qui participent en première ligne à la défense et à l’extension de la psychanalyse, car la psychanalyse continue d’accroître son audience, comme en témoigne le nombre grandissant de psychanalystes au service d’un inconscient qui – grâce à eux – continuera de parler et restera insubmersible. 

Gérard Pommier 

Françoise Dolto,

en réponse à l’article du Canard Enchaîné (janvier 2020)

Par Catherine Dolto

Il y a 20 ans, on attaquait Françoise Dolto en prétendant qu’elle avait soutenu des pédophiles condamnés. Il est prouvé que c’était faux. Mais par inattention ou malveillance certains ont confondu une lettre ouverte à la commission de révision du code pénal, qu’elle a signée, et une pétition qu’elle n’a jamais signée. Plus tard, on lui a reproché d’avoir promu l’enfant roi tout puissant. Élisabeth Brami et Patrick Delaroche, dans Dolto, l’art d’être parents (Albin Michel, 2014), ont démontré que c’était encore faux.

Maintenant, le Canard Enchainé du 8 janvier 2020 accuse Françoise Dolto d’être pro- pédophile et publie sur une demi page une interview donnée, voici 40 ans, à un journal féministe dirigé par Gisèle Halimi, « Choisir la cause de femmes » n° 44. Aucune réaction à l’époque. A la mort de Françoise Dolto, cette revue n’était pas dans ses archives. Mais on y a trouvé le commentaire publié à la suite de l’interview par son auteure, Béatrice Jade, qui résume en s’en indignant des propos qu’elle a retranscrits. A son tour, Françoise Dolto s’indigne à sa lecture, tout comme ceux qui lisent aujourd’hui les extraits de l’entretien reproduits par le Canard Enchaîné. Elle l’a annoté en rouge de sa main : « Je n’ai jamais vu cet article fait après interview sans nuances qui trahit ma pensée». 

Oui, sa pensée a été trahie. 

Manifestement, elle n’a pas eu l’occasion de relire le texte de l’interview et n’a reçu que ce commentaire, bien après publication. Si elle l’avait fait, elle aurait évidemment précisé qu’elle parlait de l’inconscient, car sans cela ses propos sont révoltants et elle le savait. De même n’a-t-elle pas pu relire le livre d’entretiens publié par Andrée Ruffo, L’enfant, le juge et la psychanalyste (Gallimard, 1999), dont on lui reproche aussi le contenu : il a été édité après son décès en 1988. Mais elle prend soin de dire à la juge Ruffo : « je vais vous parler au niveau de l’inconscient ». Ce qui a été soigneusement effacé dans les extraits diffusés par malveillance sur les réseaux sociaux. 

Qu’elle ait découvert cette « interview » a posteriori n’est pas étonnant. Françoise Dolto respectait la liberté d’autrui à un point qui l’a souvent desservie. Elle n’était pas prudente vis à vis d’elle même. Elle ne cherchait pas à contrôler l’usage fait de sa parole. Des conversations privées ont été enregistrées puis publiées comme des entretiens professionnels, sans sa relecture, voire sans son accord. Elle prêtait toujours à ses interlocuteurs l’intelligence de comprendre ce qu’elle leur disait et l’honnêteté de ne pas travestir ses propos. Ces traits de caractère, quelle gardera jusqu’à sa mort, l’ont exposée à bien des déconvenues.

 Au moment où, à la faveur du livre de Vanessa Springora, la stigmatisation de la pédophilie bat son plein de façon amplement justifiée, exhumer ces propos qui heurtent à juste titre la sensibilité morale, qui dénaturent sa pensée, cela sans que Françoise Dolto puisse y répondre, relève de la volonté de nuire.

 Françoise Dolto a toujours été très claire sur le respect des lois concernant les relations sexuelles avec les mineurs. Oui, elle est de ceux qui, en 1977, ont demandé que la majorité sexuelle passe de 18 à 15 ans. Contrairement à ce qu’écrit le Canard Enchaîné, il ne s’agissait pas « d’assouplir le code pénal sur les détournements de mineurs », mais d’éviter le renouvellement d’affaires comme celle de Gabrielle Russier. Quoi de choquant ? En 1980, le Parlement a changé la loi en ce sens. C’est aujourd’hui l’article L227-27 du code pénal, texte dont personne ne dit qu’il soit pro-pédophile.

 Elle était tout aussi claire sur l’interdit de l’inceste – un chapitre de son livre La cause des enfants (Robert Laffont, 1985) s’intitule d’ailleurs : « Aux parents qui ne veulent pas être pédophiles ». Cet interdit revient constamment dans ses textes et émissions de radio. Elle dit et répète que les enfants doivent en être informés très tôt et très clairement pour pouvoir se protéger des avances des adultes, que ceux-ci appartiennent à la famille ou non. Comme tous les psychanalystes, elle connaît en effet le désir inconscient des enfants, qui les piège et les rend piégeables. Ils sont ensuite enfermés dans une culpabilité destructrice, comme le décrit bien Vanessa Springora dans Le consentement.

C’est donc au niveau de l’inconscient que Françoise Dolto se situe quand elle parle de relations sexuelles entre enfants et adultes, qu’elle juge inacceptables. Quand elle dit qu’une femme ou un enfant peut éprouver une forme de plaisir – interdit, donc refoulé, donc culpabilisant – au moment de l’agression, elle ne dit pas que cela l’autorise, ni que cela amenuise ses conséquences destructrices. On peut à la fois penser et dire cela et condamner férocement toute agression pédophile. C’est cette approche complexe d’une réalité qui l’est aussi qui est si difficile à entendre aujourd’hui, car elle n’est pas binaire. Le « parler vrai » de Françoise Dolto dérangeait, mais elle a fait avancer les idées.

 

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