L’édito de janvier 2020
par Laura Pigozzi

La situation de la psychanalyse en Italie, semblable en cela à la situation politique, est en effervescence. Psychanalyse et politique partagent, en effet, plus d’un lien et ce qui se joue aujourd’hui sur le terrain de la politique – la démocratie ou le populisme ? – se joue aussi sur le terrain de la psychanalyse : le collectif ou l’alignement ?
Recherche individuelle ou fidélité institutionnelle ? Comment faire valoir ce Plus-Un, écho et résonance d’un groupe de travail sans “soif de soumission” ? La psychanalyse se développe lorsqu’elle accueille ce qui diverge et perturbe, et s’atrophie lorsque, telle une Église, elle sanctifie ce qui est déjà approuvé.

En Italie, aussi, se font jour des tentations vers un excès d’institutionnalisation et un certain culte du chef, mais elles sont toutefois à considérer comme marginales eu égard au ferment actuel qui agite la psychanalyse italienne, surtout lorsque les psychanalystes, engagés dans une recherche originale, ont la possibilité d’échanger entre eux dans des contextes collectifs, fluides et mobiles, nationaux et internationaux, comme l’illustrent les expériences de la FEP ou du CRIVA, Centre de Recherche International Voix/Analyse, récemment créé.

 Sans collectif, il n’y a pas d’analyste mais le collectif qui peut concourir à ce que la psychanalyse soit reconnue n’est pas uniquement et strictement psychanalytique, même si ce n’est pas facile, surtout en Italie, où règne la Loi Ossicini qui rend suspecte la pensée psychanalytique et qui, depuis 1989, a consacré contre la psychanalyse, moins conventionnelle et plus subjectivement subversive, la psychothérapie comme seule thérapie, et où, dans les Universités comme dans l’édition, prédominent les psychologies cognitiviste et comportementale et les neurosciences.

 Et ce n’est pas sans étonnement que j’ai pu constater qu’au CNR – Conseil National de la Recherche – un de mes ouvrages de psychanalyse figurait parmi les finalistes du Prix de Vulgarisation Scientifique Dosi. “Adolescence Zéro. Hikikomori, cutters, tdah, et la croissance niée”, ouvrage en cours de traduction française, était le seul livre de psychanalyse sélectionné à côté de livres traitant de génétique, astrophysique, mathématique, ingénierie et de sciences dites dures. Peut-être que le motif de cette reconnaissance trouve sa raison d’être dans un souci grandissant face aux symptômes juvéniles qui révèlent, au-delà des particularités subjectives, un déclin de la parole, une coexistence entre un acquiescement mimétique et une violence explicite, ainsi qu’une situation d’isolement – une sorte d’anorexie sociale – qui va bien au-delà du retrait normal que l’adolescence peut connaître à toute époque.

 Ce choix peut laisser poindre quelque espoir, dans la mesure où la cérémonie s’est déroulée dans ce temple de la science qu’est le CNR, face aux effets nocifs de la loi Ossicini qui voudrait éradiquer la psychanalyse.

 Au cours des décennies passées, la cour de justice italienne a vu comparaître sur le banc des accusés un certain nombre de psychanalystes, présumés coupables d’avoir excercé illégalement l’activité de psychothérapeute. Il sera, par ailleurs, fort intéressant de suivre la prochaîne sortie du livre Lo statuto giuridico dello psicoanalista, (le statut juridique du psychanalyste) écrit conjointement par le psychanalyste Roberto Cheloni et par l’avocat Riccardo Mazzariol et qui ont démontré que selon le Droit européen, l’activité de psychanalyste est une activité soumise au Droit de l’Union Europénne et aux lois des divers Etats qui sont tenus de respecter les directives de l’Europe.

 Mais, bien sûr, ce ne peut être seulement le droit qui pourra protéger l’activité des psychanalystes, mais ce seront surtout le courage et la qualité de leurs recherches : parmi les ouvrages de collègues italiens parus au cours de l’année qui se termine, je mentionnerai celui de Fabio Galimberti, Il principe Nero. Don Giovanni, un sogno femminile, (Le prince Noir. Don Juan, un rêve féminin), qui, derrière l’interprétation du grand séducteur, met l’accent sur la grammaire inconsciente du désir féminin. Sans référence au monde maternel, Don Juan, sorti de la minorité infantile, libère la femme du joug paternel et puis s’en va, montrant ainsi que l’on doit aussi se séparer de celui qui sépare. Reconnaître le fantasme féminin comme une composante cruciale y compris en ce qui concerne le champ social est essentiel pour traiter de la question de la violence faite aux femmes : les victimes de liens toxiques, liens tissés de contrainte et de consentement, les ont appris en famille et offrent à leurs bourreaux une complicité inconsciente qui désamorce les interventions juridiques et sociales en leur faveur. Sur cette question, avec d’autres collègues, nous nous sommes engagés dans des débats publics, avec articles et livres.

 Il est fondamental, pour un psychanalyste, de s’intéresser aux phénomènes sociaux, et plus encore lorsque ce sont les paroles des patients qui les expriment : pour Freud, en effet, toute la psychologie est aussi une psychologie sociale, comme il l’écrit dans le post-scriptum de son Autobiographie. En matière d’urgence chez les adolescents, il faut, par exemple, se demander ce qu’il y a de terrifiant dans la vie sociale actuelle qui serait ainsi redouté par de nombreux jeunes gens. Le problème pourrait être lié au fait que la relation à l’autre nécessite une perte, de son enfance et de son unicité, pour accéder à des formations de compromis. “Perte” est précisément le signifiant refoulé par et dans le discours social, ce signifiant sur lequel la psychanalyse fonde une bonne partie de sa clinique.

 

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