Édito de juin 2019

Par Horacio Menfredi,
Psychanalyste à Buenos Aires

Le deuil impossible : les disparus

S’en tenir à l’expression de Lacan: … « Qu’y renonce donc plutôt celui qui ne peut pas se joindre à leur horizon la subjectivité de son époque » … (Lacan, 1953: 138) légitime la possibilité de nous expédier sur les questions qui nous incombent en tant que citoyens de la polis.

Le signifiant “desaparecidos” les disparus, tristement célèbre en Argentine, fait référence à la disparition forcée de personnes, menée par le pouvoir de l’État dominant à l’époque. En utilisant ses forces pour kidnapper, torturer et assassiner secrètement et systématiquement pour des motifs politiques, cet État a visé à arracher de la face de la terre toute trace de ceux qui, pour des diverses raisons étaient jugés d’indésirables pour faire partie de la société.

La nouvelle forme de « solution finale » á tendu également à semer la terreur dans le reste de la population, où chaque sujet peut être suspect et, par conséquent devenir « disparu ». Dans la clinique on entend dans les récits des patients survivants, les spectres des corps qui continuent à ne pas apparaître ; fantasmes qui se sont installés dans les cauchemars de façon terrifiante. Dans d’autres, on y trouve des noms qui s’effacent et dans beaucoup, la culpabilité et les auto-reproches d’être eux les vivants, les châtiments moraux succédanés d’un surmoi sadique. Comment est-il possible dans ces circonstances d’endurer la disparition d’un être cher ? Pour pouvoir enlever la libido de l’objet aimé, il est nécessaire d’élaborer le deuil qui facilite l’acceptation de ce manque.

Lorsqu’un décès survient, les rites funéraires fonctionnent de manière efficace pour faciliter l’élaboration puisqu’ils permettent de traiter les conséquences d’une telle perte. Si les cérémonials sont évités, les effets sur le sujet sont très douloureux entrainant dans bien des cas la mélancolisation, en disant de Freud “l’ombre de l’objet est tombée sur le moi”.  Quand un être cher est arraché par un maître qui le condamne à être l’objet de déchet, le dommage envers la victime est double, en conséquence de l’acte exercé par un pouvoir pervers qui fait sa loi et qui condamne le survivant à l’impossibilité de faire le deuil, à qui a été son être cher enlevé violemment contre sa volonté.

L’horreur du sinistre dépasse les limites que pose la mort : il rend impossible le registre de ce qui a été perdu, il n’y a pas de corps ou de restes pour se souvenir d’eux. Ce ne sont que des silhouettes profilées, plates, sans traces de subjectivité, avec l’impuissance à composer un imaginaire qui témoigne des effets de la perte. Si la psychanalyse est soutenue dans un discours, comment peut-on supposer qu’elle n’est pas traversée par le traumatisme d’une histoire encore difficile à traiter ? Est-il seulement courant, pour nommer quelques problèmes : l’anorexie, la boulimie, les drogues et les différents types d’addictions ? Ne nous trébuchons pas aussi dans la clinique avec des survivants qui dénoncent que trente mille ne sont pas peu ? N’entendons-nous pas la souffrance de la répétition compulsive dans les rêves traumatiques qui interrompent le sommeil ? Ne trouvons-nous pas ceux qui, soutenus symptomatiquement dans un transfert négatif, vivent en « disparaissant » de chaque scène qui les place comme des êtres désirants ? En tant que psychanalystes, nous savons qu’il ne s’agit pas d’exclure ce qui dérange et perturbe, tenant que cela, en fait est déjà passé ou ce qui est pareil, que rien ne s’est passé. Exprimons-le encore une fois : pour tenir le JAMAIS PLUS, il faut dire : il y a eu ceux qui ont kidnappé, torturé et assassiné des milliers de personnes. Ils avaient le pouvoir et la décision Sadienne de faire la loi de sa volonté. Il y en avait aussi d’autres qui ne restaient pas silencieux : ils avaient leurs raisons et elles les servaient de cause. Ses mouchoirs sont la marque d’une douleur qui ne se sèche pas en larmes. Ils ont parcouru plus que juste une place, ils ont rendu compte du désir de garder vivant et actif la mémoire que d’autres ont cherché à faire taire. Si la mort et la sexualité dans l’enseignement freudien sont laissées à l’arrière-plan, impossibles à dire, permettant au sujet de métaphoriser dans la scène mondiale son histoire, où les effets de son clivage et de son désir agissent comme cause. Quels sont les effets attendus quand le sujet est exclu d’un acte constitutif de la condition humaine : enterrer leurs morts pour qu’ils ne reviennent pas comme des spectres de cauchemar impossibles à traiter ?

La psychanalyse nous apprend que le sujet est constitué des avatars du signifiant qui permet au cas par cas de distinguer une histoire subjective. Il s’agit de pouvoir mettre des mots pour contourner à la frontière ce trou du trauma, pour lequel il n’y a pas de représentation possible. Soutenir dans le transfert le malaise dans la culture c’est de ne pas avaliser la culture du malaise où le destin s’impose devant un silence qui annihile. La mémoire, la vérité et la justice sont des signifiants qui cherchent à sauver la complicité du silence de l’oubli. Ceux qui soutenaient le syntagme : “le silence c’est la santé” visait à installer le terrorisme d’État. Il s’agit de reconnaître l’horreur de ce qui s’est passé : il y avait un État qui voulait enlever des noms et effacer la mémoire produisant le pire des tourments : déclarer la non-existence du sujet. A-terrés, sans place sur terre ou dans le meilleur des cas, condamné à supporter l’exil, souffrant d’exil et de déracinement. Placer les signifiants, nommer, c’est vaincre le silence des fantômes sans inscriptions et sans marques. Produire lettre, ce n’est pas “faire de bonnes lettres”. Il s’agit de pouvoir réaliser écriture du transit par la vie dans le singulier de chacun, comme dirait Lacan : dans ce court espace de temps entre sa naissance et sa mort, avec son propre désir… (Lacan, 1959/60 : 362). Dans l’expérience de chaque analyse, le réel ne cesse pas de n’être pas écrit, néanmoins, faire possible “un dire” facilite un nouage qui fonctionne efficacement pour que le sujet invente cause avec son désir, sans être attaché à la souffrance d’une existence qui le traîne à un destin tragique. Une Écriture est donc une action qui cherche à soutenir la pensée Lacan, (1975-1976 : 142). Cette fonction énigmatique appelée par Lacan Désir de l’Analyste, nous place dans une croisée des chemins permanente, de faire de notre acte une parie éthique. Un patient, que nous appellerons José, le fils des disparus, manifesta symptomatiquement ses difficultés à pouvoir s’approcher des côtes du Rio de la Plata. Il a gardé de manière ambivalente l’illusion d’imaginer ses parents apparaissant à un moment donné. Avec un peu plus d’un an, il était chez sa tante et son oncle quand ils ont kidnappé ses parents. Cette éventualité l’a empêché d’être kidnappé. Ayant été élevé par ses oncles, il avait la version initiale d’avoir été ses parents tués dans un « accident », idée qui l’a accompagné pendant de nombreuses années jusqu’à ce que, en vieillissant, ses parents adoptifs lui ont dit ce qui s’est passé. Son désespoir et son angoisse ont fait place à la claustrophobie. Dans les séances, il était nécessaire d’ouvrir les fenêtres et chaque sentiment de confinement suscitait en lui une angoisse marquée. Un jour, à la demande de sa petite amie, il se rendit au Parc de la Memoria (Parc de la Mémoire) installé sur la Costanera. Là, une statue sur l’eau représente l’horreur de ceux qui ont été jetés vivants des avions dans la rivière et sur les murs sont écrit les noms de milliers de disparus.

Il était capable de trouver les noms de famille de ses parents. La crise d’angoisse qui s’ensuivit en lui rendit compte que la perte était irréparable, qu’il n’y avait pas de remède ou d’illusion possible : ils les avaient faits disparaître. Ils n’étaient même pas enterrés comme NN, il n’y avait aucune piste ou trace jetés dans la rivière comme des déchets, juste une inscription sur une pierre tombale commune qui essayait de faire de la place pour un nom. La possibilité d’un registre, une écriture comme une tombe, a donné le témoignage de ses parents. Ils ont rendu possible sa naissance. Ce n’était pas du pur vide, il y avait de l’écriture, ils avaient lieu et ils n’étaient pas seuls, sur les murs il y en avait beaucoup d’autres, beaucoup qui partageaient une illusion. José, peu à peu, soutenu dans le transfert, pourrait faire une lettre avec son nom et composer sa propre histoire sans devoir disparaître comme une sorte d’aphanisis offerte à ceux qui voulaient un monde meilleur.

 

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