Édito de septembre 2021 par Laura Pigozzi

Membre du bureau de la FEP pour l’Italie

Le courage

Lacan qualifiait de “lâcheté morale « , dans l’acédie, l’impossibilité de supporter la perte : au contraire « subjectiver » la perte est une façon de s’autoriser à travailler selon son désir, ce qui, en soi, est un acte de courage. La lâcheté morale, dans l’acédie, est, en fin de compte, ce retrait que nourrit le vain espoir que la perte sera réversible et que l’objet nous reviendra alors que nous restons passivement à l’attendre. Si le sujet n’accepte pas la séparation d’avec l’objet perdu – et soutient plutôt son éternisation imaginaire – il se dissocie de son désir qui, après tout, est le courage de sa responsabilité pour la vie.

La dimension du courage suppose la perspective du devenir et l’inconscient, plus que le passé, est pour Lacan l’avenir du sujet, sa naissance, son émergence singulière au-delà de la répétition monotone et sans parole de ce qu’il a été jusque-là. Chez Kant, le signifiant « courage » fait partie intégrante de la définition de l’Illuminisme, désignant ainsi la façon dont l’homme sort de cet état de faiblesse qu’il ne peut imputer qu’à lui-même. Kant parle du courage de savoir et, en ce sens, on peut dire que la psychanalyse a une certaine responsabilité illuministe dans la mesure où elle peut être définie comme une éthique du courage.

À ce jour, alors que s’affiche plus que jamais et sans pudeur la prétention de tout avoir, il peut être bon de relever quelques manifestations de ce courage à travers une perte qui s’avère d’autant plus nécessaire qu’inactuelle.

Le courage des parents de décevoir les enfants.

Le jeune Freud s’indigna face à ce qui lui semblait être une faiblesse du père, et même une franche lâcheté, en lui opposant dans son imaginaire d’enfant, le père d’Hannibal, Hamilcar, qui fit jurer à son fils de combattre les Romains pour le venger. Freud : “J’étais encore jeune, me dit mon père, et un samedi j’allai me promener par les rues de la ville où tu es né. J’étais bien habillé et je portais sur la tête un bonnet de fourrure. Je croisai un chrétien qui, soudainement, jeta mon bonnet dans la boue en criant : « Descends du trottoir, juif ! » « Et qu’as-tu fait ? » lui demandai-je. « J’allai au milieu de la chaussée et ramassai mon bonnet » répondit mon père avec résignation”.

Freud découvre les limites du père, il découvre qu’il n’est pas le héros qu’il admirait : c’est exactement comme ça que le récit paternel…le libère ! Il lui apprend, d’un point de vue éthique, qu’il n’est pas un père omnipotent et qu’il est bien loin de cet Hamilcar qui, à dire vrai, n’a pas fait grand bien à son fils en annexant sa vie à la sienne, le destinant à son rachat. Le souvenir que le père de Freud a offert à son fils, et que ce dernier nous offre, a l’intérêt de mettre en lumière un point crucial, à savoir que la libération du fils quant à la supposée omnipotence de la mère ou du père doit venir du parent : c’est lui qui doit avoir le courage, la force et même, disons-le, la grandeur de décevoir son enfant pour le libérer de lui.

Et aujourd’hui où le parent considéré comme sachant tout n’est plus le père mais la mère, ce passage dépend des mères qui devraient être en mesure de jouer sur le fil d’une libération qui n’aurait pas des allures d’abandon. C’est des mères qu’il dépend, aujourd’hui, que leurs enfants demeurent ou pas des assujettis, énamourés de leur omniscience, omniscience qui ne vaut que le temps de la petite enfance.

Un exemple de courage politique

L’heure la plus sombre, c’est l’heure de la crise, celle où chaque premier ministre cherche les mots à dire à ses concitoyens, c’est le moment où l’histoire et la culture deviennent des ressources pour le gouvernement. Durant la pandémie, le président du Conseil italien, Giuseppe Conte, citant Winston Churchill, a dit : « C’est notre heure la plus sombre. Mais on s’en sortira. » Outre son armée, ce sont des mots que Churchill envoya au front : il eut raison d’Hitler grâce aussi à ses discours à la radio qui fonctionnèrent, pour son peuple, comme une digue symbolique face à la menace d’invasion et d’assujettissement. Durant la guerre, sa force ne reposa pas uniquement sur ses stratégies militaires et sur ses alliances mais aussi sur ses courageuses convictions et sur ses idées originales : la Marine anglaise se débattait et Churchill imagina l’opération Dynamo, apparemment farfelue mais en fait vouée au succès. Il obtint en effet le résultat inespéré de faire rentrer en Angleterre, les sauvant d’une mort certaine, plus de trois cent trente mille soldats, en les embarquant sur une flottille composée de bateaux de plaisance privés appartenant à des citoyens anglais. La force de conviction des propos du premier ministre britannique – que ses détracteurs réduisaient aux vantardises d’un personnage histrionique – réussit même à les maintenir en guerre alors qu’en 1940, ils étaient restés les seuls à s’opposer au nazisme. À Halifax, qui voulait négocier avec Hitler, Churchill répondit en usant d’une métaphore qui marque l’esprit de l’auditeur et qui peut inverser l’histoire : “Mais quand retiendrez-vous la leçon ? Mon Dieu ! Combien de dictateurs devrons-nous encore cajoler, flatter, à qui consentir d’immenses privilèges pour comprendre qu’on ne peut pas raisonner avec un tigre lorsqu’on a la tête prise entre ses mâchoires ?

Le manque de courage à l’école

À l’école aussi, il y a un excès de plus maternel bienveillant. Sur le plan didactique tout est simplifié, facile, mais sans attrait, un savoir à basse excitation : ainsi l’école devient un nid qui prolonge le nid familial et où l’on continue à dormir, au lieu d’être un creuset, un laboratoire de vie et de pensées nouvelles. Du berceau à la tombe, le circuit se raccourcit. Je me souviens du jour, alors que je faisais une conférence sur le plus maternel aux élèves d’un grand lycée, rassemblés dans une grande salle, la directrice circulait parmi les chaises en embrassant et caressant la tête de plusieurs jeunes gens, produisant ainsi, vu le thème de la rencontre, un effet à la limite du comique. Même le (registre électronique) est un effet du plus maternel : c’est une arme de contrôle sur les enfants, elle les pousse à une transgression moins transparente et moins courageuse, plus karstique et souterraine, aux parcours plus fallacieux. Beaucoup de difficultés que rencontrent les jeunes gens sont des pathologies du contrôle : l’anorexique contrôle le moindre gramme de sa nourriture et de son corps, l’hikikomori contrôle que chaque centimètre de son espace est libre de l’autre, la jeune fille qui se scarifie (cutter) dit qu’elle se coupe pour contrôler ses mauvaises impulsions. La triste invention des repérages électroniques prive les enfants de la possibilité de rater les cours ou de cacher les mauvaises notes à la famille : c’est une annonce de mort de la responsabilité et de l’esprit, parce que les enfants ne peuvent même plus imaginer un plan de sauvetage à raconter aux parents pour se récupérer, dans un défi intime, d’une insuffisance scolaire. Avec ce substitut du bracelet électronique nous apaisons notre besoin de contrôle et réprimons leur inventivité. Nous les privons de la possibilité d’assumer leurs propres transgressions en oubliant que, s’ils ne transgressent pas par rapport à nous, ils transgressent par rapport à eux-mêmes ; s’ils ne transgressent pas un peu, ils transgressent totalement ; s’ils ne le font pas à l’âge de la désobéissance, ils le feront plus tard. Combien d’analyses concernent des patients qui ont grandi dans des familles conventionnelles incapables de supporter leur être divergent.

La considération du désir de non-maternité.

Le premier pas du nouveau féminisme pourrait aussi consister à attribuer une place honorable à celles qui désirent être non-mères : il est important de reconnaître le désir de non-maternité, outre que celui de maternité, sans penser que la non-mère est forcément quelqu’un qui a eu un quelconque empêchement physique, affectif, psychique, économique ou professionnel. On ne peut continuer à penser que ceux qui désirent la non-maternité sont nécessairement narcissiques, vu le statut hautement narcissique de nombreux parents contemporains pour lesquels se montrer avec leurs enfants est un icone à exhiber. La non-maternité peut être un désir, et non un déficit. Attention à la formulation : dire désir de non-maternité est autre chose que de dire non désir de maternité parce que dans cette seconde formulation semble déchoir la dimension démocratique, fondatrice d’un être humain, du désir, ce qui n’est pas, sinon pour le courage social et personnel que ce choix aujourd’hui implique. Ne pas reculer face au dernier tabou, celui de la valeur de la non-maternité, est le minimum auquel on peut s’attendre d’un mouvement féministe qui semble l’avoir oublié. Il y a des femmes qui considèrent traumatisant et malheureux d’être devenues mères.

Les exemples cités ci-dessus sont extraits du livre “Troppa famiglia fa male”, en cours de traduction chez Erès, à paraître en 2022, avec le titre : « Un mal d’enfance. De la dépendance maternelle à l’infantilisme social » traduit par Patrick Faugeras.

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