En souvenir de Moustapha Safouan,

par Claus-Dieter Rath

En mars 1991, j’ai rencontré Moustapha Safouan pour la première fois. C’était lors d’un week-end pendant lequel je m’étais rendu de Berlin à Strasbourg pour mon analyse de contrôle ; Il y donnait ce jour là une conférence à la Bibliothèque de recherche freudienne et lacanienne. A ma surprise, celle-ci portait, entre autres, sur la délégation, la délégation de pouvoir en se référant à un texte de Pierre Bourdieu.

Le pouvoir se référait ici aux questions posées par la représentation d’un enseignement par ses représentants, questions qui touchaient à la détermination de la fin d’une analyse, à l’autorisation de pratiquer l’analyse etc. Safouan n’abordait pas ces questions de manière sociologique, mais plutôt en établissant que le savoir psychanalytique ne se totalise pas, qu’il n’est ni quelque chose de fermé (ou totalisable), ni un “champ de jouissance”, mais un “champ de travail”. Il affirmait que : « La croyance est l’âme de l’existence sociale, comme la délégation est l’archetype de tout pouvoir. »

Or lui-même avait été délégué (au temps de la Société Francaise de Psychanalyse) pendant les 15 années (à partir du 1959) au cours desquelles il travaillait à Strasbourg trois jours par semaine. Le sujet de la délégation caractérisait également son attitude envers Lacan. Pas tant le Lacan qu’il rencontrait pour l’analyse de contrôle que celui qui se produisait devant son public, ses élèves, surtout à partir de 1964, date de la fondation de l’Ecole Freudienne de Paris.

Si Safouan admirait Lacan, son horizon analytique était bien plus large et il s’intéressait aux autres analystes qu’ils soient contemporains de Freud ou actuels.

Safouan ne disait pas que Lacan était un génie, mais il montrait ce qu’était le génie de Lacan, en quoi consistait le génie de Lacan.

Le travail de Safouan témoigne de ce que signifie être un psychanalyste lacanien sans avoir à prendre la position d’un représentant ou d’un adjoint lacanien. Il travaillait avec la contribution lacanienne aux enseignements de Freud et, ce faisant, la problématisait tout naturellement.

De sa formation philosophique et d’autres études, il n’a pas fabriqué une psychanalyse « philosophique », mais il a utilisé la logique, l’anthropologie et la linguistique pour son travail psychanalytique. Sa formation a aiguisé les sens des relations logiques, comme dans le travail de Freud sur le déchiffrage du récit du rêve (rêve manifeste vs. rêve latent) et sa grammaire des destins de la pulsion.

Le langage, la langue et la parole constituant son champ principal d’étude (déjà à l’époque de l’université), il était tout naturel pour lui de travailler de manière interdisciplinaire, comme l’avaient suggéré Freud et aussi Lacan.

Il m’avait parlé du projet d’une revue dans laquelle des psychanalystes, des anthropologues et des linguistes examineraient des textes afin de travailler sur les problèmes communs et d’affiner les concepts. (Les deux volumes Lacaniana, qui traitent de l’ensemble des séminaires de Lacan, s’inscrivent dans cette démarche.)

À l’âge de 70 ans, il a fondé la Fondation européenne pour la psychanalyse avec Claude Dumézil, Charles Melman et Gérard Pommier. Dans une situation de fragmentation des groupes lacaniens, ce cartel d’anciens de l’EFP a réuni des analystes de plusieurs pays eupopeéens et de différents groupes, lors d’une réunion à Paris en 1991, afin de créer une société de membres inscrits en leur nom propre qui voulaient échanger entre eux, et non une confederation d’associations.

Quelques semaines après ma première rencontre avec Safouan à Strasbourg, ma collègue berlinoise Jutta Prasse et moi-même – à l’initiative d’autres collègues français – avons été invités à participer à cette réunion fondatrice de cette Fondation européenne.

Lors de cette première réunion qui regroupait une quarantaine de collègues à l’hôtel Lutetia à Paris, Safouan a proposé Berlin comme lieu du premier congrès de la Fondation. C’est ainsi qu’en mai 1992, nous avons organisé le colloque « ‹ Lacan und das Deutsche ›. Le retour de la psychanalyse de l’autre côté du Rhin » – retour qu’il faut entendre comme opposé au retour – après la période du nazisme – de la psychanalyse americanisée. Un des sujets traités était la difference des langues de Freud et de Lacan, un autre les poussées de refoulement historique des deux côtés du Rhin concernant la psychanalyse, la pratique psychanalytique. Ceci en coopération avec des collègues français.

Ce fut un événement qui s’accompagnait d’une certaine ouverture des cercles Freud-Lacan allemands. Une sorte de chute du mur de Berlin. D’autres conférences de la Fondation ont eu lieu à Berlin au fil des ans.

Je n’ai pas connu Safouan organisateur. Sa position était, je l’ai entendu dire, que lorsqu’il y avait un travail intéressant à faire, l’organisation s’arrange toute seul. Il s’est appuyé sur le fait que les personnes intéressées pouvaient devenir actives de leur propre chef uniquement par la force d’une contradiction ou d’un paradoxe qui les occupe..

Ce n’est bien sûr pas la position de quelqu’un qui joue un rôle moteur. Il ne se laissait pas aimer comme un maître exigeant.

Il aimait la pensée, la parole mais aussi le silence. Mais ce penseur rigoureux qui – commme il disait dans une interview – se voyait « victim of words », avait aussi un coté joueur. À la liberté de la pensée il ajoutait une liberté de mouvement.

A Rabat, Maroc, en 1995, nous assistions ensemble au colloque Du droit à la parole à l’institut Goethe. Lors d’une promenade dans la Kasbah, Moustapha Safouan me racontait que le soir dans sa chambre d’hotel il avait vu un film avec Fred Astaire et qu’autrefois il aimait ce genre de film. Et aussitôt il en interpréta une scène en esquissant une petite danse au milieu de la Kasbah, debout sur une jambe, en équilibre avec sa canne.

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