Le corps mais quel corps ?

Jean-Jacques Tyszler

Tous les chemins mènent à Rome et tous les chemins mènent au corps ! Mais de quel corps parlons-nous ? Le Congrès de la Fondation Européenne, cet automne à Rome, réouvre tous ces chemins en déclinant le corps dans ses dimensions Réel, Symbolique et Imaginaire si nous voulons rester dans la psychanalyse mais toute interrogation nouvelle sera la bienvenue car le corps surprend sans cesse et défie toute représentation prétendument complète.

Symbolique du corps

Pour la psychanalyse le corps est d’abord fabriqué de lettres, de mots, de métaphores ; ce savoir nous vient de sagesses très anciennes dans de nombreuses cultures.

Dans le Talmud, toucher à une lettre c’est toucher une partie du corps et toucher au corps est toucher au long ruban de lettres …

Lacan insista sur le fait que le corps fait toujours surgir de l’altérité, de l’Autre comme il l’écrivait.

Le corps est signifiant et le corps sexué fait aussi rencontre : tout ceci est merveilleusement raconté, bien avant Freud, dans la littérature, la poésie, la peinture mais aussi la danse, le chant …

Alors la division entre la vision et le regard, le visible et le signifiant est elle aujourd’hui sujette à confusion et à une forme de marchandisation du corps ?

Cela ne manquera pas d’être interrogé et Lacan avait déjà prophétisé :

« L’homme moderne prend son corps pour un meuble« .

La puissance du continu, pensée par les mathématiques et l’Intelligence artificielle et instrumentalisée par les biotechnologies laisse découvrir un corps sans retenue et ses suppléments ; « transhumanisme » dit-on.

Comme nous le répétons souvent il ne suffit pas d’être dans la critique et la condamnation : la psychanalyse doit sans cesse proposer un « récit », un imaginaire narratif pour re-poétiser un corps livré à des addictions multiples.

La psychanalyse doit inventer dans les cures comme dans le discours dans la Cité, sous peine d’être reléguée dans l’armoire aux souvenirs

Réel du corps

La psychanalyse laisse-t-elle le réel du corps à la médecine ?

Il faut nous méfier des assertions par trop caricaturales car il y a des bordures communes entre la psychopathologie générale, analytique et psychiatrique, et les affections et maladies.

Nous citons toujours l’exemple de ce patient adressé par un grand service de neurologie parisien pour « hystérie grave » dans la clinique psychiatrique où je travaillais il y déjà longtemps ; une clinique déconcertante que je peinais à situer et me faisait douter de ce diagnostic très freudien : un jour je lui demande simplement d’écrire et je découvre une micrographie irréductible ; je résume la suite : admis en neurochirurgie on lui découvre une tumeur cérébrale infiltrante…

Il est venu me remercier quelques semaines plus tard de l’avoir sauvé ; on n’oublie pas ces moments passés !

Alors prudence ! La psychanalyse est fille de la psychiatrie classique comme de la médecine.

Avec moins de gravité nous pourrions évoquer toutes les formidables découvertes récentes sur les interactions précoces entre le bébé et son proche et nous savons désormais comment la psychomotricité prend toute sa place auprès de la psychanalyse dans des interventions sur les troubles autistiques ou d’allure psychotique.

Imaginaire du corps

Nous avons donné quelques idées du travail à poursuivre sur le fameux scénario du fantasme cher à la psychanalyse dans notre ouvrage chez Stilus « Actualité du fantasme dans la psychanalyse« .

Le corps est au premier plan dans le célèbre paradigme d’ »Un enfant est battu » ou « On bat un enfant».

Beaucoup serait à dire aujourd’hui sur les délits et les violences concernant les enfants.

Mais nous espérons que ce chemin sera aussi exploré à Rome en nous souvenant de la mise en garde de Jacques Lacan : pour détruire l’imaginaire il suffit de le réduire au fantasme…

Corps, tu as encore beaucoup à nous apprendre.